
Paris, début de l'été, terrasse plein soleil.
Le silence m'avait toujours déprimée. Ce n'était pas le silence du silence. C'était mon propre silence. Rire nacré-salé sonnait désormais le vide d'une nuit encore seule.
L'histoire se répète : ce mec-là ne pèse pas lourd, encore un naze à qui je n'avais pas osé dire non lorsqu'il m'avait invitée à dîner...
Mais moi, Katia, j'avais ma fierté. Je resterais jusqu'au dessert, comptais bien payer ma part avant de le remercier pour la sortie du vendredi, que, oui un ciné un de ces quatre, une expo bonne idée, pourquoi pas de toute façon on s'appelle, hein.
La ritournelle de mes rencontres, en somme, la boucle sera bouclée, comme à chaque fin de mois difficile. J' aurais adoré fuir à la minute où j'avais entendu son rire benêt, sorte de mugissement strident en cascade, agressif, de ceux qui creusent le fossé du malaise, sale pente raide d'une communication entre sourd et muet.
Toi tu ris, moi j'attends que ça passe et dans l'attente, ton regard se lève sur ma robe d'allumeuse. Affligeant décolleté de ta défaite de toi sur moi, en moi.
C'est mort mon vieux.
Tu commandes une deuxième bouteille de pinard si tu veux, je ne raterai pas Sex and the City à 23h50, alors accélère et ressers-moi s'il te plaît ce nectar, qui me ferait presque oublier ta médiocrité.
Ce qui te perd en fait, c'est que t'es un type « normal » ; c'est tellement ordinaire et chiant que tu sois ingénieur, ça me rend triste un peu, vas-y ressers-moi, ce qu'il fait chaud dans ce resto, cette robe me colle, je la réajuste de plus en plus nerveusement - ça te rend hilare on dirait - je sais plus comment t'arrêter de glousser alors finis ton assiette, ça refroidit.
Ce qui est suspect c'est que t'es pas maqué, ça te donne l'air mort de faim que je croise tous les jours au Club Med Gym de mon quartier. Sauf que toi t'as juste l'air... d'un mec, ben normal quoi, taureau ascendant ingénieur, genre bien carré. Moi je suis ronde comme fille (façon de parler bien sûr) et je rentre pas dans un carré comme toi tu comprends... Francis? Il me faut un artiste, pas un fou attention, non vraiment, un mec qui soit intello-hype, qui lit les Inrocks, écoute du rock et adore les voyages... Un bobo, tu dis ? Bourgeois bohème ? Pourquoi t'en as à me présenter, excuse-moi je suis un peu directe quand j'ai bu.
C'est sympa chez toi Francis, c'est chez ta grand-mère ha ha, j'rigole, toi non, ça se comprend.
Y a rien de tel que de s'écouter parler. Moi, assise les jambes croisées sur ton lit, j'essaye de prendre l'air flegmatique et impassible, comme un homme d'affaire que j'avais vu observer une danseuse de ventre algérienne ; mais dès que je m'adosse au mur, sous le lapin empaillé, le lit commence à rouler dans la pièce.
Mon verre est humide et triste. À chaque gorgée je lui trouvais un peu plus le goût de l'eau stagnante. Voir Paris du dernier wagon d'un train qui s'éloigne toujours plus vite de la ville qui diminue, diminue, et on se sent de plus en plus petite, de plus en plus seule, fuyant toutes ces lumières et toute cette vie fébrile, à mille lieues de nous sans toi ni moi.