
Vingt-deux ans déjà que j’avais quitté Paris, juste après mes études supérieures poursuivies à Jussieu, puis dans le quartier Latin, pour la province. En ce matin gris et humide, début mai, je venais à l’INA, rue Claude Bernard, pour un stage d’informatique. Dès le début, je me retrouvai en binôme avec M., une grande fille de mon âge, sympathique, et qui portait un imperméable d’un mauve exceptionnel. Dans le groupe, il y avait un certain nombre de collègues pour qui la vie, apparemment, frisait le martyre quotidien, et, pour les éviter, quand vint l’heure du déjeuner, avec M., d’un commun bien que tacite accord, nous détalâmes. La rue Claude Bernard, puis la rue Mouffetard furent le champ d’une petite marche rapide qui nous déposa à la porte d’une brasserie, modeste et parisienne, comme on les aime au cinéma. M. parlait, avec un charme ensoleillé, du pays de son enfance, le Maroc. Je la faisais rire. Un échange de gaieté, de légèreté, d’insouciance. Le plat du jour, je m’en souviens, un rôti de porc dans son jus, était excellent. Après la crème caramel de rigueur, nous nous retrouvâmes, M. et moi, à la tête d’une demi-heure pour rejoindre en flânant la salle obscure de la suite du stage. Le soleil avait chassé une partie des nuages et une lumière impressionniste baignait tendrement le cinquième arrondissement. Le printemps s’épanouissait sur Paris. Je sentais distinctement en moi la joie sensuelle de la caresse solaire.
Le marché finissait. Un vendeur de fruits et légumes m’accrocha : les premières fraises du Périgord ? 5F la barquette pour finir !
Qu’allait penser M. ? Que j’avais des impulsions de gamin, des goûts inconvenants ? Tout de même, je pouvais bien, si j’en avais envie… J’acquiesçai. Je lui offris la première, pris la seconde, elle la suivante, et ainsi jusqu’au bout… Quelles fraises ce fut ! Rondes, juteuses, à la chair presque rouge, au goût mûr de soleil du sud-ouest. Un baiser du printemps, une sensualité de la nature ! Et nous nous partagions cette barquette, cette grande fille chaleureuse et moi, redevenus des enfants, des étudiants, heureux dans ce quartier de nos jeunesses studieuses, savourant l’instant de ce plaisir partagé, de cette gourmandise complice…