
On joue tout d'abord parce que la veille, on s'est pris une décharge électrique en plein cœur en prononçant des paroles aussi anodines que « oui, un ciné, ce serait sympa, demain 19h30, c'est d'accord » et que depuis, les horloges se traînent.
On joue parce que la raison a été balayée par un irrépressible élan du cœur, lequel n'est plus depuis lors qu'à son habillage au mépris de tous les dilemmes qu'il suscite, et que l'impatience et l'inquiétude ont grandi au fil des heures.
Vient alors le moment où l'on joue parce que la confusion s'installe et qu'on espère que la réalité nous fera peut-être retrouver un peu de sérénité. La rencontre a enfin lieu. Les lieux pourtant familiers semblent soudainement étrangers, le temps suspendu, les gestes maladroits, les voix forcées. Quant au choix de la direction à prendre, première décision commune, c'est carrément l'Everest, et sans oxygène de surcroît, car depuis de longues minutes, c'est l'apnée totale. Mille questions se bousculent au portillon de l'esprit en déroute. Marcher pourrait être le moyen de retrouver un peu de calme, mais au hasard et à la faveur des obstacles de la rue devenus soudain complices, les corps se frôlent, pour la première fois, accentuant le trouble. Moments magiques, uniques. Regards brûlants, sourires épanouis, pensées secrètes. Puis silences, des anges passent...
Tout à coup, le fil si fragile de la confiance en soi se rompt, celui des pensées devient insaisissable, le discours s'effiloche, les mots font des nœuds qui retiennent solidement et définitivement la parole. Le doute n'est plus permis, l'impression d'être totalement idiote se meut en certitude. Plus envie de jouer mais de disparaître plutôt que de s'entendre débiter une seconde de plus de telles banalités. Déshabillage et tripotage méticuleux de deux sucres sur le bord de la soucoupe, yeux baissés. Regards perdus, malaise, départ.
Je me suis rendue ce soir à un premier rendez-vous.
J'ai joué le jeu et j'y ai laissé des plumes. Mais j'ai gagné, ou plutôt, retrouvé, une chose extrêmement précieuse : l'envie de prendre le temps de découvrir l'autre, de se regarder du coin de l'œil, chaque jour d'un peu plus près, d'apprendre à reconnaître le bruit d'un pas. Le désir d'être « apprivoisée » comme le renard du Petit Prince et le bonheur de devenir l'un pour l'autre « unique au monde ». Et je me plais ce soir à espérer un nouveau rendez vous.