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Quand je marche, il marche aussi, à deux pas de ma démence. Il me suit, il m'observe, il m'écoute, je ne peux pas le sentir. Il n'a pas de visage, pas de corps. Il ne dit rien. Il n'est que l'écho de ses pas qui me suivent inlassablement. Collé à mes talons, il est l'ombre de mon ombre. Je l'appelle Monsieur Poisseux, Betobeto-san.
Souvent, dans la rue, j'entends ses pas derrière moi et je me retourne pour ne rien voir. Il me traque et me harcèle. Il me nargue et parsème mon sillage de ses empreintes de pas. Il veut ma peau, il veut ma femme qui déjà doute de ma santé mentale. Petit à petit, il me dépossède de ma vie.
L'homme dans la glace ne me ressemble plus. Ses yeux qui ne me voient pas sont méfiants et froids. Il semble toujours à l'affût d'un danger prêt à bondir de par-dessus mon épaule. En public, il garde ses mains et ses pieds dans la même position pendant des périodes anormalement longues et que beaucoup finiraient par qualifier d'inconfortable mais qui lui donne l'impression de ne pas s'exposer davantage. Dans la rue, chacun de ses pas est mesuré. Il avance courbé comme un homme de grande taille que je ne suis pas. Il surveille constamment les miroirs, les vitrines des boutiques, les vitres des automobiles et autres surfaces réfléchissant mon image de biais. L'expression de son visage est contenue, figée en une innocence que j'ai perdue, lisse et coupante comme la pierre. Il a laissé pousser sa barbe qui me dévore le visage un peu plus chaque jour. Le chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, il a relevé le col de mon manteau gris ; il se camoufle, et me fond dans la ville. Quel bien triste passe-muraille que celui qui ose à peine franchir une porte.
Betobeto-san a bitumé mon jardin secret de ses souliers gluants. Il est le juge criminel, mon bourreau inquisiteur. Il est le vagabond qui fouille mes ordures, le hacker qui lit mes emails, le mouchard dans ma maison, les jumelles à la fenêtre d'en face. Il est l'ami qui vous veut du bien, le correspondant anonyme. Il est la vérité qui n'est pas bonne à dire, les soupçons qui s'installent, la rumeur qui court, le couteau dans mon dos.
Betobeto-san, votre perversion narcissique est sans limites. Ne voyez-vous pas, petit être diaphane, que vous ne pouvez vivre vos propres pulsions qu'à travers moi, que vous n'existez que dans mon image, à l'ombre de mes pas ? Vous me faites endosser vos sentiments refoulés, vous vous servez de moi pour obtenir ce que vous convoitez et me culpabilisez pour que je vous pardonne d'annihiler mon désir d'indépendance. Je suis le fil électrique à vif que vous avez dénudé pour lui dérober cette étincelle de vie qui vous manque. Je suis l'ultime rempart contre la dépersonnalisation d'un fantôme névrosé qui ne tient qu'à un bruit parasite et une paire d'empreintes sur le sol.
J'entends le crissement de la neige sous ses pieds. Ses traces de pas se juxtaposent aux miennes, comme autant de caries sur les pavés blancs. Je décide de m'écarter de la route et de m'asseoir sur le bord du trottoir.
"Betobeto-san, je vous en prie, marchez devant."
A ma surprise, mon compagnon d'infortune poursuit son chemin et ses pas s'évanouissent dans la neige. Me voici donc enfin libre et seul. Seul avec ma paranoïa.
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